Big Bend National Park

Après une nuit un peu glauque à Fort Stockton, nous prenons la route plein sud pour nous éloigner encore plus de la civilisation et s’enfoncer au cœur de l’ouest texan et du désert de Chihuahua.

C’est ici que se situe un nouveau parc national qu’on n’a encore jamais visité : Big Bend National Park. D’une taille similaire à Joshua Tree (3200 km²), il est délimité au sud par le Rio Grande qui fait une grande boucle (d’où le nom du parc) et sert de frontière avec le Mexique. Dans le centre du parc se trouve la chaîne des Chisos Mountains qui encerclent le Chisos Basin, une espèce de gigantesque cuvette dans laquelle on dormira le soir au camping. La grande particularité, c’est qu’on a apparemment ici les nuits les plus noires (et donc les plus étoilées) de tous les USA ! Le parc détient le statut de « Gold-Tier International Dark Sky Park », tout comme Canyonlands !

En 250 km, on ne traverse qu’un petit village de 400 habitants : Marathon. Fait marrant : la route est bordée pendant ces 250 km de bornes orange qui protègent une ligne de fibre optique ! A Engreux, on est encore loin de l’avoir, mais dans le fin fond du Texas, elle y est !

La route qu’on emprunte suit le même trajet que l’une des anciennes « Comanche War Trails ». Il s’agissait des chemins empruntés au milieu du 19e siècle par les Comanches pour perpétrer des raids dans le nord du Mexique. Les raids étaient surtout réalisés pendant la saison pluvieuse et c’est ainsi que les nuits de pleine lune de septembre et octobre prirent le nom de « Comanche Moon » (duquel une mini-série avec Val Kilmer a été adaptée). Autant dire que ces soirs-là, tout le monde déménageait pour ne pas se trouver dans leur chemin, au risque de se faire tuer ou kidnapper.

Vers 10h30, après d’interminables lignes droites, on arrive enfin au camping first come first served de Chisos Basin pour monter en vitesse la tente sur l’emplacement n°15. Le camping est entouré de montagnes à quasiment 360° et se situe dans le fond d’une cuvette. La vue y est déjà super impressionnante, mais ce n’est que le début !

On fait un rapide passage au visitor center pour récupérer cartes et bons conseils comme à notre habitude, mais notre ranger n’est pas bavard du tout !

Le parc est très grand. On décide donc de réserver à chaque jour son morceau à explorer. Aujourd’hui, ça sera la partie est du parc à laquelle on accède via une unique route d’une quarantaine de kilomètres de long qui termine en cul-de-sac dans la petite bourgade de Rio Grande Village, au bord du fleuve du même nom.

Le long de cette route, on fait un premier arrêt à Dugout Wells, une minuscule oasis en plein milieu du désert qui ne doit son salut qu’à un windmill qui ramène à la surface l’eau d’une nappe phréatique grâce au vent. Les nombreux oiseaux sont heureux à l’ombre de cette rare tache de verdure. On se pose sur le petit banc pour profiter du silence qui n’est percé que par le grincement régulier de l’éolienne rouillée qui tourne depuis une centaine d’années…

Le long de la route, on découvre les nombreuses espèces de cactus qui poussent dans le désert de Chihuahua : les ocotillos qui ressemblent à de grandes tiges vertes et dont les picots se cachent au milieu de minuscules feuilles, les figuiers de barbarie qui donnent le fruit rose du même nom, et les gros cactus plats « Opuntia Rufida » dont les picots ressemblent tellement à des poils doux que Pauline a voulu les caresser… ce qui nous a valu 10 minutes d’intervention à la pince à épiler avant que ces « poils-picots » ne s’enfoncent entièrement dans ses doigts…

Pour pique-niquer à midi, on s’arrête au Daniels Ranch où on sera, une fois n’est pas coutume, seuls au monde avec notre première vue sur le fleuve Rio Grande et le Mexique !

Pour le début d’après-midi, on décide de se lancer malgré la chaleur dans la petite promenade de Boquillas Canyon qui longe le Rio Grande jusqu’au point accessible le plus à l’est du parc. Le long du chemin, il y a des petits objets artisanaux à vendre laissés par des Mexicains, mais c’est illégal d’en acheter, car les recettes financent, selon les rangers, l’immigration illégale.

On marche au milieu d’une pelouse d’un vert intense, nourrie par le riche limon du fleuve. Subitement, on tombe sur un vieux Mexicain qui chante tout seul en espagnol à l’ombre d’un arbre, attendant que les touristes lui donnent un peu d’argent. On ne comprend pas un mot de ce qu’il dit et l’ambiance est assez spéciale. Dieu seul sait comment il est arrivé ici et comment il repartira le soir. On suppose que c’est lui qui a déposé les petits cadeaux le long du chemin. On passe notre chemin avec un sourire gêné.

La fin de la randonnée n’est pas très bien identifiée, au point qu’on continue de s’enfoncer au milieu des roseaux, alors qu’il n’y a plus qu’un mètre entre la berge et le bord du canyon. On finira par rebrousser chemin.

Au retour, on verra notre premier roadrunner (bip-bip) dans les grandes herbes !

De retour à la voiture, on reprend la route en sens inverse. Un panneau « port of entry » attire mon attention. Il s’avère que c’est un des points de passage autorisés pour traverser la frontière, mais celui-ci est fermé les lundis et mardis… De l’autre côté de l’eau, on peut apercevoir le petit village mexicain de Boquillas del Carmen.

Avant de rentrer au camping, on fait un crochet par les Hot Springs dont on a tant entendu parler pendant la préparation du voyage. Après quelques centaines de mètres de marche, on arrive aux ruines d’une ancienne bath house qui, dans les années 30-40, attirait de très nombreux visiteurs venus chercher les vertus médicinales de l’eau qui sort ici d’une source à 41°C. C’est dans ces ruines qui forment aujourd’hui un grand bassin en bordure du fleuve qu’on peut se baigner. L’endroit est déjà bondé donc on ne fera que prendre quelques photos et tremper nos pieds dans le Rio Grande (l’eau du bassin était bien trop chaude). De toute façon, il n’est pas recommandé d’y macérer des heures, vu la température et la causticité de l’eau.

Le débit du fleuve est impressionnant, la boue transportée par le Rio Grande ne nous permet même pas de voir nos pieds dans l’eau !

On fait un dernier arrêt pour voir le petit film de 22 minutes sur la faune et la flore locales qui est diffusé au visitor center de Panther Junction.

Juste avant le camping, Pauline se fait arrêter pour la deuxième fois du séjour. Cette fois-ci pour excès de vitesse juste avant un panneau 30 MPH. En vrai, il s’agit juste d’un policier qui nous fait un petit excès de zèle. On s’en sort encore avec juste un avertissement (papier).

Pour se remettre de nos émotions, on va faire nos courses habituelles (bières et glaçons) au petit magasin de Chisos Basin. On boit un petit verre dans leur restaurant avant de profiter du coucher de soleil sur notre « cuvette » en faisant la courte promenade View of the Window. Les rayons du soleil frôlent les rochers qui nous entourent, l’effet de contraste est impressionnant ! Ça nous décide à faire la promenade qui mène à cette window le lendemain matin.

Après un classique souper burger au BBQ, et une des soirées les plus étoilées de notre vie (au point de pouvoir photographier la voie lactée), on passe une nuit très venteuse. Tout l’air qui se refroidit sur les flancs de la chaîne de montagnes les dévale et s’engouffre dans la cuvette où l’on se trouve.

Le réveil sera lui aussi très froid et venteux. Pour se réchauffer, on se lance les premiers dans la randonnée « The Window » qui ne nous prend, à notre grand étonnement, que 2h15 aller/retour malgré la bonne dénivelée. A la fin de la randonnée, des escaliers sont creusés à même la roche et sillonnent entre de petits bassins asséchés pour mener à la fameuse window. Cette fenêtre est une mince ouverture dans la roche qui débouche sur une falaise de 70 m de haut. La tentation est grande de s’approcher du bord pour se faire peur, mais la roche est tellement lisse et glissante à cet endroit qu’on préfère ne pas tenter pas le diable.

On passe le reste de la journée à découvrir la partie ouest du parc qui s’avère beaucoup plus « variée » que la partie est. Pour ce faire, on emprunte la Ross Maxwell scenic drive (du nom du premier superintendant du parc) le long de laquelle on fera de nombreux arrêts :

  • Sam Nail Ranch : un petit ranch entouré d’une oasis du nom de la famille qui y a vécu au début du siècle précédent et qui avait creusé un puits, planté quelques figuiers et noyers de cajou et ne possédait qu’une vache à lait, quelques poules et un cheval. Ça remet les choses en perspective de s’imaginer un instant à leur place.
  • Homer Wilson Ranch : un des plus gros ranchs du Texas au début du 20e siècle, car il faisait 11 000 hectares et comptait 7 000 chèvres et moutons
  • Sotol Vista : une superbe vue sur le Canyon de Santa Elena dans lequel on est censés faire du rafting le lendemain. Et surtout un couple d’Américains dont le gars porte de manière très visible son pistolet à la ceinture. Bel exemple du open carry autorisé dans pas mal d’états ici (par opposition à concealed carry où l’arme peut être portée sur soi, mais ne peut pas être visible).
  • Mule Ears Viewpoint : joli mais sans plus (oui, on est gênés d’être blasés devant des paysages pareils)
  • Castolon : rien à voir, car le visitor center est fermé en été
  • Cottonwood campground : on en a profité pour s’y faire un petit barbecue avec nos restes pour dîner (oui, on mange 2 barbecues par jour, c’est le Texas)
  • Santa Elena canyon overlook : une vue plus rapprochée du Canyon de Santa Elena, encore plus impressionnante, car elle montre bien la coupe du canyon et la pente raide des falaises de part et d’autre (450 m de profondeur pour seulement 9 m de large au fond !). On comprend pourquoi il y fait noir la majorité de la journée ! Les géomètres qui ont voulu explorer le canyon en 1852 ont lancé un bateau en bois vide à l’entrée du canyon et seuls des morceaux cassés en sont ressortis de l’autre côté. Il faudra encore attendre 30 ans pour que la première équipe en fasse la traversée et en ressorte vivante.

Plutôt que de rebrousser chemin pour sortir du parc, on décide de tenter la « Old Maverick Road » malgré l’appréhension de Pauline pour cette nouvelle dirt road. En plus d’être un raccourci, ça en valait la peine, car on a pu y voir de très belles collines colorées sur la fin du trajet !

Pour passer la nuit, on a dégoté une petite perle sur AirBnb : une tiny house appelée Tiny Terlingua. Elle vient d’être rénovée et fait environ 2 m de large sur 5 de long… Sans électricité, il y a une petite cuisine et un divan au rez-de-chaussée, et un lit sur une mezzanine à laquelle on accède par une échelle. Le village de Terlingua est déjà perdu au bout du monde, mais cette maison est perdue au bout d’une route super cabossée, on a cru qu’on ne trouverait jamais !

Une fois nos affaires déchargées, on profite des chaises à l’extérieur et des abords récemment aménagés avec… des cactus évidemment. La douche et la toilette sont situées dans un petit bâtiment séparé, l’eau est chauffée par le soleil et c’est super propre. Inespéré !

Après avoir soupé avec nos restes, on décide d’aller explorer le Starlight Theater. C’est apparemment là que tout le monde se rassemble le soir pour boire un verre, manger et écouter de la musique. Il y a un concert différent chaque jour !

On prend un premier verre dehors (je goûte une margarita à la prickle pear, le fruit du cactus), assis sur des chaises hautes marrantes (voir la photo) pendant que Pauline se fout de la couleur de mon cocktail.

Ensuite, on rentre profiter du groupe de musique qui joue et de la bonne ambiance qui règne à l’intérieur. Aux murs, il y a une expo de photos hyper bizarres. Sans rentrer dans les détails (vous devrez aller à Terlingua pour ça), ça consiste en des femmes nues au milieu du désert et des images de visages photoshopées dans des cactus. On retrouve tant bien que mal la tiny house à la lumière des phares au milieu des nids de poules.

Le lendemain, c’est notre troisième et dernier jour dans la région de Big Bend et il est consacré au rafting tant attendu ! On se lève de bonne heure, car le rendez-vous est à 7h45 à Big Bend River Tours.

Une fois sur place, on apprend avec déception que le tour de Santa Elena (notre premier choix) est fermé depuis une semaine par manque de débit dans la rivière. On n’aura pas la chance de se replonger dans l’ambiance explorateurs du début du 19e siècle ! On fera finalement la descente de Colorado Canyon. La guide qui nous accueille nous semble familière, on se rend vite compte que c’est celle qui posait nue sur l’expo photo de la veille…

Nous sommes 13 touristes et 3 guides à prendre la route dans leur mini-van qui tire les 3 rafts empilés sur la remorque qui vacille sérieusement à l’arrière vu la vitesse à laquelle on roule. Ils ont tellement l’habitude de faire le trajet que la pente à 18% et les tournants ne leur font plus rien…

Le groupe se divise en 3 et notre guide sera Jarret ! On se retrouve avec un autre couple qui a plus ou moins notre âge sur le raft, on est contents !

Après nous avoir expliqué les rudiments du raft, on se lance sur le Rio Grande. On est tous les 4 assez passifs, car Jarret est le seul aux commandes. Il nous demande qui veut essayer le maniement des pagaies. J’accepte directement, ça avait l’air facile quand on le voyait faire ! Je réalise vite que pour coordonner ces 2 grandes pagaies de 2 mètres de long qui font 10 kilos chacune, il va me falloir quelques mois de stage avec lui (et augmenter ma masse musculaire d’environ 500 %). L’autre gars essaye aussi, mais les filles passent leur tour en nous voyant grogner pour faire pivoter le raft de quelques malheureux degrés.

Jarret nous raconte un peu sa vie : il a tout vécu. Après une période passée dans l’armée, il a bossé dans le bâtiment, puis est devenu guide. Il nous explique avoir remonté en solitaire pendant 2,5 ans une bonne partie des rivières des USA. Ça doit être génial mais je ne pense pas que je survivrais vu le mal que j’ai eu à manier ce raft pendant 10 minutes.

Il nous raconte aussi les nombreuses rencontres faites pendant ces 2,5 ans, des gens qu’il a croisés plusieurs fois sur des rivières différentes à 2000 km de distance ou encore son pote qui n’a jamais acheté de viande de sa vie et ne mange que des bêtes qu’il a tuées lui-même

Notre premier arrêt est sur la rive côté mexicain. On remonte quelques centaines de mètres dans un closed canyon jusqu’à une barrière. Les guides ont apparemment un accord avec le rancher mexicain du coin pour ne pas aller plus loin. C’est vraiment juste histoire d’avoir la petite montée d’adrénaline et de pouvoir dire qu’on a nous aussi franchi la frontière mexicaine (dans les deux sens heureusement). La légalité de tout ça reste fort floue et c’est très bien comme ça.

De retour sur la rivière, Jarret attrape une gourde qui flotte. Il y a une ligne de pêche qui y est accrochée et au bout un poisson chat de 4 kg ! Il parait que les Mexicains accrochent ces lignes flottantes à des roseaux et viennent les relever le soir, mais celle-ci s’est détachée. On relâche la bébête qui aurait autrement souffert pendant des jours avant de mourir de faim…

On marque le second arrêt de la journée à « la grotte » pour dîner. Nos guides ne veulent pas d’aide, ils préparent tout à eux trois et on passe le temps à faire des concours de ricochets sur le Rio Grande. Quand ils nous appellent pour le repas, un petit buffet est installé sur table avec nappes, distributeurs d’eau et de thé glacé, etc. ! Impressionnant au milieu de nulle part !

L’après-midi sera tout aussi agréable, on bronze dans les passages ensoleillés du canyon et on refroidit dans ceux qui sont ombragés !

On ne traverse finalement qu’un seul rapide de catégorie 3/4 sur une échelle qui en compte 5. Et moi qui me voyais déjà dans le film « la rivière sauvage » !

Dans le genre rassurant, le guide nous raconte que dans les années 80, deux voitures sont tombées dans le canyon et un guide s’est fait tirer dessus par un gars qui était du côté mexicain. A partir de là, on passe notre temps à scruter la crête côté mexicain. Contents qu’il n’ait pas raconté cette histoire le matin même…

Jarret nous explique aussi des trucs de survie dans ce genre de milieu hostile, comme le fait qu’on peut trouver le sud avec la lune en croisant une droite qui passe par les bouts du croissant et en regardant où elle intercepte l’horizon. Evidemment, ça marche bof en cas de pleine ou de nouvelle lune. J’ai toujours pas eu l’occasion d’essayer mais j’espère qu’il n’a pas mitonné, ça casserait le mythe !

La descente se termine vers 14h30, mais on met une petite heure à recharger les rafts et tout notre brol sur la remorque et à rentrer jusque Terlingua. Juste avant de partir, on est parmi les seuls à donner un pourboire à notre guide (15-20% de la valeur du tour quand même, c’est non négligeable). Certaines autres nationalités n’ont pas fait super impression !

Pour rejoindre Marfa, notre lieu de séjour pour la nuit, on a de nouveau le choix entre la route facile et la route moins facile. J’arrive une dernière fois à convaincre Pauline en lui jurant que ça sera la dernière du voyage.

On passe par Redford qui est une ancienne capitale locale de la cocaïne (on a dit qu’on ne voulait pas la route facile), toujours selon nos guides en traversant le Big Bend Ranch State Park qui est contre le National Park du même nom.

On se fait même contrôler par les services de l’immigration sur la route entre Présidio et Marfa. Obligés de sortir les passeports alors qu’on n’a jamais traversé la frontière (officiellement héhé).

Nous arrivons enfin en début de soirée à Marfa !

2 réflexions sur “Big Bend National Park

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s